APRES POUTINE ? LES ELECTIONS PRESIDENTIELLES RUSSES

Le 2 décembre 2007, les citoyens russes ont voté, sans surprise, à plus de 60 % pour le parti présidentiel Russie Unie, soutenu par Vladimir Poutine. Le Parti communiste arrive en second avec seulement 11 % des voix, suivi de deux partis ralliés au Kremlin, le Parti libéral-démocratique de Russie de Vladimir Jirinovski et Russie Juste de Sergueï Mironov, président du Conseil de la Fédération (chambre haute du Parlement), qui dépassent à peine le seuil des 7 %. Les élections présidentielles de mars 2008 sont elles aussi censées se dérouler sans surprise : Vladimir Poutine a annoncé être prêt à devenir Premier ministre et a désigné son successeur, Dmitri Medvedev, vice-Premier ministre affecté à la mise en œuvre des projets nationaux prioritaires (logement, santé, etc.) et président du conseil d'administration du géant gazier Gazprom.

Il convient toutefois de revenir plus en détail sur ces élections et d'analyser dans quel contexte, historique et social, elles s'inscrivent, afin de mieux comprendre leur portée. Il me semble en effet que l'explication de la situation politique russe par l'idée de traits intemporels favorables à un régime autoritaire ou par des discussions sur la compatibilité ou l'incompatibilité de la démocratie et des traditions russes n'expliquent pas les événements auxquels on assiste. Il me paraît plus pertinent d'analyser le parcours du pays depuis la chute de l'Union soviétique et de se souvenir qu'on ne revient jamais en arrière. Le régime politique russe actuel ne peut être compris comme un « retour à l'urss », il révèle plutôt une modernisation et une occidentalisation qui se poursuivent, paradoxalement pour le moment, par l'autoritarisme et le nationalisme. Il faut également rappeler à quel point la Russie, même affaiblie, reste l'une des grandes puissances de la planète. Elle joue un rôle géopolitique de plus actif en Asie et au Moyen-Orient, dispose d'importantes ses réserves en pétrole, gaz et minerais précieux qui la placent dans les premiers fournisseurs de matières premières du monde, a donné naissance à un jeune capitalisme de plus en plus expansionniste et capable d'investir à l'étranger, qu'il s'agisse de l'espace anciennement soviétique, de l'Union européenne ou des pays émergents.

Les raisons du succès de Vladimir Poutine

Après huit ans à la tête de l'Etat russe, Vladimir Poutine reste très populaire en Russie : entre 60 et 80 % de personnes interrogées se déclarent satisfaites de son action. Cette popularité peut s'expliquer par la mainmise du Kremlin sur les médias (télévision et presse), qui ont presque tous été rachetés par des groupes de presse directement liés aux plus grandes entreprises nationales ou à des oligarques1 proches du président. L'ensemble du champ politique est également aux mains du Kremlin : les partis d'opposition n'ont presque aucun accès aux médias, les oligarques récalcitrants comme Mikhaïl Khodorkovski2 ont perdu leurs entreprises, voire ont été emprisonnés. Le Parlement et le gouvernement disposent eux aussi de peu de pouvoir : le premier est devenu une « chambre d'enregistrement » des décisions prises par le président tandis que le second est « dédoublé » par une Administration présidentielle constituée de proches du président, et qui constitue le véritable lieu de prise de décision.

Toutefois, cette popularité de Vladimir Poutine ne peut se limiter à un simple constat des conditions peu démocratiques de la vie politique russe contemporaine. Elle s'explique avant tout par le succès du président à personnaliser les changements attendus par une grande partie de la population, à savoir la stabilisation politique et économique. Vladimir Poutine incarne en effet le « redressement » de la Russie : il a réussi à mettre fin au délitement intérieur du pays, à l'incapacité totale de l'Etat à faire respecter la loi, à l'image dégradée du pays sur la scène internationale. Même s'il n'est pas responsable en soi de l'amélioration de la situation économique du pays, qui en grande partie fondée sur la hausse des prix du pétrole et gaz, il a su profiter de cette situation sur le plan politique. Au début de l'année 2007, le produit intérieur brut (pib) de la Russie a rattrapé son niveau de 1990, le pays a connu six années de croissance – en moyenne 6 % par an. A la manne pétrolière s'ajoutent des succès dans d'autres domaines (métallurgie, aluminium, armement, agroalimentaire), une forte hausse de la consommation des ménages, le remboursement de la dette extérieure publique, un doublement des dépenses d'enseignement et un triplement de celles de santé en cinq ans.

Les enquêtes sociologiques montrent que le soutien au président est un miroir fidèle de la société russe : ses partisans comptent tout autant de femmes que d'hommes, de jeunes que de personnes plus âgées, ils viennent de tous les milieux sociaux, ont des revenus et des niveaux d'éducation les plus divers, ont une vision tout autant positive que négative du régime soviétique. Par son passé au sein des services secrets, Poutine peut en effet être perçu comme un homme resté fidèle aux modes de gestion du régime soviétique, comme le prouve le rôle croissant joué par les siloviki, les hommes des services spéciaux (services secrets, armée, milice, etc.) dans l'administration (ils occuperaient au moins un tiers des postes à responsabilité et sont présents à tous les postes de décision économique). Mais Poutine peut également être appréhendé comme un moderniste, désigné par le président russe Boris Eltsine (1991-1999) comme son dauphin, ayant travaillé dans l'administration libérale du maire de Saint-Pétersbourg Anatoli Sobtchak (1937-2000), poursuivant la modernisation du pays commencée dans les années 1990. Comme le sociologue Iouri Levada, décédé en 2006, le notait avec finesse, Vladimir Poutine « est un miroir dans lequel chacun, communiste ou démocrate, voit ce qu'il veut voir et ce qu'il espère »3.

Le poids du traumatisme subi dans les années 1990

La violence des réformes des années 1990 et le délabrement des institutions étatiques ont constitué l'élément matriciel du succès de Vladimir Poutine. Toutefois, le contraste de personnalité, souvent mentionné, entre Boris Eltsine et son successeur, ne doit pas masquer une certaine continuité politique : le présidentialisme s'est affirmé en Russie dès la Constitution de 1993 et le gouvernement n'a jamais eu de rôle important à jouer dans l'élaboration des politiques de l'Etat4. Après les événements tragiques de l'automne 1993, qui ont vu l'écrasement dans le sang du Parlement par Eltsine5, la peur d'une trop grande polarisation du pays a conduit à la naissance, dans les cercles au pouvoir, d'un « centrisme patriotique » qui prône la disparition des oppositions idéologiques et la réconciliation autour du slogan patriotique. Les médias commencent à être mis au service du pouvoir dans le cadre de la campagne présidentielle de 1996, Eltsine jouant de la menace d'un « retour en arrière » pour éviter que les voix ne se reportent sur son concurrent communiste, Gennadii Ziouganov. Le thème unificateur de la patrie est en effet rapidement relancé par le Kremlin dès 1994-1995, a connu une première tentative d'officialisation en 1996 (Boris Eltsine avait alors proposé une nouvelle idéologie nationale pour la Russie), puis a commencé à s'imposer sur la scène politique dans les années 1997-1999 autour du général Alexandre Lebed (1950-2002), de l'ancien Premier ministre et ministre des Affaires étrangères Evgueni Primakov et du maire de Moscou Iouri Loujkov.

Les élections législatives de 1999 ont révélé, pour la première fois, un large consensus des formations politiques autour de l'idée d'une voie spécifique de développement pour la Russie. Même les partis considérés comme libéraux ont tenu un discours centré non plus sur le besoin de réformes mais sur celui d'ordre. Tous ont analysé avec le même esprit critique la situation du pays au terme du second mandat de Boris Eltsine. Sur le plan intérieur, le pouvoir central, incarné par un président malade, était déliquescent ; l'autorité de l'Etat quasiment inexistante ; le respect des lois ouvertement bafoué ; le sentiment d'avoir bradé les richesses nationales aux oligarques extrêmement répandu. Les gouverneurs régionaux, qui estimaient ne plus avoir de compte à rendre au pouvoir central, avaient instauré de véritables fiefs féodaux qui mettaient en péril l'unité même de la Fédération. Certains républiques nationales menaçaient régulièrement l'autorité de Moscou et jouaient de thématiques sécessionnistes.

Sur le plan international, l'Etat russe exerçait une influence amoindrie sur la scène internationale, ses intérêts géopolitiques n'étaient pas clairement définis. Par ailleurs, la gestion par l'Occident des crises yougoslaves et le bombardement du Kosovo par l'otan ont été ressentis comme une humiliation pour la Russie. Même les libéraux ont argué d'une solidarité panslave ou panorthodoxe avec la Serbie. L'impossibilité du Kremlin à régler la question tchétchène a bien évidemment amplifié ce sentiment : l'Etat russe était incapable de financer une armée compétente6. Les accords de paix de Kassaviourt signés avec Grozny en 1996 ont été ressentis comme une humiliation, celle d'une grande Russie face à une petite Tchétchénie, dans une comparaison bien souvent explicite avec la défaite tsariste de 1905 face au Japon. La déstabilisation du Daghestan en août 1999, lorsque des seigneurs de guerre tchétchènes ont annoncé vouloir y établir un Etat islamique, suivie des attentats dans les immeubles d'habitation à Moscou et du lancement consécutif de la seconde guerre de Tchétchénie ont parachevé la consolidation de ce consensus idéologique au sein de la classe politique, marginalisant les extrêmes, libéraux comme communistes.

Ces traumatismes des années 1990 ont un impact durable sur la situation contemporaine. Ils contribuent, aujourd'hui encore, au discrédit des partis dits démocrates ou libéraux. L'opposition au président ne dispose pas, en effet, de réelle base populaire. Les anciens partis libéraux comme Iabloko ou l'Union des forces de droite sont largement dénigrés car ils n'ont pas fait leur mea culpa : pour l'opinion publique, ils incarnent la brutalité des changements des années eltsiniennes, l'impact social négatif des privatisations des années 1990 et l'accaparement des richesses nationales par les oligarques. Leurs références à l'Occident comme modèle sont mal comprises par la majorité de la population, qui est soucieuse avant tout de « redressement » et de stabilisation. La nouvelle opposition, incarnée par l'Autre Russie et Garri Kasparov7, ne dispose elle aussi que d'une faible légitimité, elle n'a pas de base sociale si ce n'est celle de milieux engagés (ong et défenseurs des droits de l'homme) qui sont peu représentatifs de l'opinion publique. Les opposants sont souvent soupçonnés de vouloir uniquement se faire remarquer des médias occidentaux, sans avoir de réelles propositions d'avenir pour le pays. C'est dans ce contexte traumatisant, que l'on a trop souvent oublié en Occident, que les succès de Vladimir Poutine prennent place.

La réconciliation par le patriotisme

Si les années 1990 étaient celles de la polarisation idéologique, la décennie 2000 est appréhendée comme celle de la recentralisation du politiquement possible autour du parti présidentiel. Le thème nationaliste, exprimé sous le label du « patriotisme », est devenu la langue politique majeure de la Russie, au sens où tous les partis la pratiquent. Aucun homme public, quelles que soient ses fonctions, ne peut plus acquérir de légitimité sans mentionner son attachement à la patrie et sans légitimer ses choix doctrinaux en fonction des intérêts suprêmes de la nation. Le slogan patriotique permet donc au pouvoir de décider de la légitimité et de l'illégitimité de l'offre politique dans le répertoire disponible. Cette recomposition est un signe de dépolitisation : l'enjeu structurant la vie politique n'est plus la concurrence entre différentes visions du monde mais le clivage entre des partis ralliés au Kremlin, qui expriment des compétitions internes aux bureaucraties au pouvoir, et les mouvements qui tentent de préserver leur autonomie face à l'appareil présidentiel. En l'absence de débats sur les directions politiques, économiques et sociales que la société russe souhaite prendre, le patriotisme devient alors la posture idéologique commune à l'ensemble des partis.