On ne peut, en effet, que noter combien des termes considérés dans les années 1990 comme propres aux mouvances les plus radicales du nationalisme russe font aujourd'hui pleinement partie de la vie publique russe et ne peuvent plus associés à un quelconque radicalisme : la grande puissance (derzhavnost' ou velikoderzhavnost'), l'étaticité (gosudarstvennost'), la préservation de la nation (sberezhenie natsii), l'empire (imperiia) ou la patrie (rodina ou otechestvo) sont devenus les labels idéologiques les plus banals. Ce patriotisme ne constitue pas une idéologie aussi rigide que ne l'était le marxisme-léninisme et il partiellement vide de contenu : ceux qui refusent de se présenter comme « patriotes » sont délégitimés sur la scène publique, mais une fois que chacun affiche son patriotisme, toutes les références doctrinales sont permises (monarchie comme république, nostalgie tsariste comme soviétique, orthodoxie ou laïcité, définition ethnique ou impériale de la russité, etc.). On note toutefois un durcissement idéologique en cours, par exemple dans le cadre scolaire, avec l'instauration de programmes d'éducation patriotique de la jeunesse, les débats sur l'introduction de cours de culture orthodoxe dans le système scolaire, la publication de nouveaux manuels d'histoire réhabilitant Staline, la constitution par le Kremlin de mouvements de jeunesse pro-présidentiels, etc. Ce discours sur la grandeur de la patrie est plutôt bien reçu dans l'ensemble de la société, y compris dans les régions non russes de Russie (par exemple dans les régions musulmanes et turcophones de la Volga-Oural), bien que celles-ci s'inquiètent d'une trop grande « russification » du patriotisme et continuent à insister sur un patriotisme « trans-ethnique » reconnaissant la diversité nationale, linguistique et religieuse du pays.

Si le culte de la Seconde Guerre mondiale est omniprésent dans cette rhétorique patriotique du pouvoir, celle-ci n'est pas uniquement tournée vers la nostalgie soviétique. Elle est également censée dessiner une Russie qui gagne : références à la modernité technologique, nécessité d'être performant et compétitif dans un monde qui bouge, utilisation du potentiel humain du pays, épanouissement de la personnalité, etc. L'objectif est en effet de créer une Russie qui soit l'un des principaux leaders mondiaux du 21e siècle, qui accepte le jeu de la mondialisation et sache en tirer profit. Le pouvoir espère ainsi remobiliser la société russe, appréhendée comme passive, atomisée, totalement indifférente à l'Etat, et lui proposer de s'engager en direction du pouvoir afin d'y trouver son compte, non pas idéologiquement mais pratiquement, par une amélioration directe de son niveau de vie. Un discours rhétorique sur la Grande Russie ne peut avoir d'ancrage social sans modifier pragmatiquement la vie quotidienne des citoyens, d'où l'insistance portée sur le patriotisme économique et la modernité de l'économie de marché.

Un Etat omniprésent, mais faible ?

Il convient toutefois de s'interroger sur la force réelle de l'Etat russe. Au vu de l'omniprésence du président et de ses proches dans la vie publique, de l'absence médiatique des autres partis, des accusations de fraudes et de bourrage des urnes dans certaines régions de Russie (par exemple 99 % des suffrages en faveur de Russie Unie en Tchétchénie), et des arrestations d'opposants, le score de Russie Unie aux élections législatives ne peut pas vraiment être considéré comme un succès. Le parti s'attendait à dépasser les 70 % et la mine peu réjouie de ses dirigeants le soir des élections a confirmé leur déception. Même si le Kremlin s'est immédiatement félicité de ce « référendum » favorable au président sortant, le plébiscite tant attendu n'a pas été au rendez-vous. Les mauvais scores du parti à Moscou et Saint-Pétersbourg (environ 50 % des suffrages) confirment qu'une partie des classes moyennes russes n'est pas convaincue de la capacité des élites poutiniennes à mener à bien le « redressement » de l'Etat.

Si le pouvoir politique et économique est très largement concentré dans les mains du Kremlin, il ne faut pas oublier que ce « Kremlin » est complexe. Comme le Parti communiste d'Union soviétique, l'Administration présidentielle n'est pas une entité monolithique et uniforme. De multiples clans, représentants des intérêts économiques et politiques diversifiés, y sont en conflit plus ou moins ouvert. Ces corporations opposent les libéraux qui n'ont pas de passé dans les structures de force aux siloviki, les réseaux de Gazprom à ceux de Rosneft, les « Pétersbourgeois » ayant été formé aux côtés de Poutine aux anciens hauts fonctionnaires installés à l'Administration présidentielle dès les années 1990. L'idée que Poutine mène seul le jeu politique du pays est donc illusoire : il est tout autant l'organisateur que l'otage de ces clans, qui défendent des intérêts qui dépassent largement la figure présidentielle. Le jeu d'équilibrisme que mène Poutine est donc particulièrement complexe et pourrait se retourner contre lui une fois celui-ci devenu Premier ministre.

Par ailleurs, les succès économiques de la Russie sont à relativiser : l'économie russe est une économie de rente (pétrole, gaz, métaux précieux), qui engendre une forte corruption, la hausse des inégalités sociales (si la pauvreté recule, elle reste endémique et les inégalités se creusent) et une inflation difficilement maîtrisable. Par ailleurs, le prix du baril de brut ne fait rien pour motiver l'Etat et les grandes entreprises à réorienter leurs priorités : la croissance de la productivité et la diversification économique sont trop faibles pour garantir un développement économique de long terme. Enfin, le pouvoir politique n'a pas, pour l'instant, réussi à relever le principal défi que constitue l'effondrement démographique du pays (l'espérance de vie masculine ne dépasse pas les 60 ans et la Russie perdra quelque 17 millions d'habitants d'ici à 2025), qui ralentira la croissance si une politique migratoire ouverte n'est pas rapidement mise en place. Le Kremlin semble conscient de ses faiblesses : en cas de crise économique, le contrat social passé avec la population, qui accepte l'autoritarisme du régime en échange d'une garantie de hausse de niveau de vie, sera très rapidement remis en cause.

Conclusion

Afin de mieux comprendre la pérennité du succès de Poutine et la capacité du Kremlin à manipuler la vie politique et associative du pays, il convient donc de reconnaître le rôle fondamental des humiliations subies par la Russie dans les années 1990. De nombreuses couches de la société soutiennent le pouvoir dans son affirmation qu'il faut être fier de son appartenance nationale et de son pays, comme dans les autres Etats du monde. Le refus de l'autodépréciation prôné par le pouvoir poutinien doit permettre la relance économique et le « redressement » de la société (faire son service militaire, faire des enfants, cesser de boire, participer à des œuvres caritatives pour compenser la faiblesse de l'Etat, etc.), donc sous-entend une évolution des pratiques. L'enjeu du renouveau patriotique s'apparente donc à un sentiment de « revanche », mais également à une volonté de « normalité » des citoyens russes, qui veulent vivre dans un Etat qui fonctionne politiquement et économiquement et dans lequel ils peuvent imaginer faire leur vie. Cette situation conduit pour l'instant à un rétrécissement de la vie politique et à un durcissement des relations de Moscou avec les pays occidentaux.

Toutefois, certains acquis des années 1990 ne sont pas remis en cause : liberté de circuler, propriété privée, droit à l'entreprenariat, engagement résolu des grandes entreprises russes dans l'économie de marché et la mondialisation, etc. Dans ce cadre, la désignation de Dmitri Medvedev à la succession de Poutine semble encourageante : juriste de formation, sans lien avec les services de sécurité, il incarne une nouvelle génération (il est né en 1965) de technocrates sans passé soviétique, ouverte sur l'Ouest, convaincue par l'économie de marché et partisane des théories libérales. Le choix d'un jeune manager de l'Etat plutôt que d'une figure plus autoritaire et proche des siloviki comme Sergei Ivanov laisse espérer la mise en place d'une politique plus pragmatique qu'idéologique. On peut donc supposer que l'autoritarisme et le patriotisme actuel, qui sont compris aujourd'hui comme des éléments incontournables de la modernisation du pays et de son « redressement », finiront par entrer en contradiction avec les besoins de la société russe, de ses nouvelles classes moyennes, et qu'une nouvelle génération d'élites moins isolationnistes trouvera sa place au Kremlin.


Note de Fin

1 Le terme d'oligarque est employé pour définir les tycoons russes qui se sont rapidement enrichi lors des privatisations des grandes entreprises soviétiques des années 1990 et qui ont manifesté un désir de s'engager en politique, ou tout au moins d'influencer la vie publique russe par la maîtrise des médias. Si certains étaient proches de Eltsine, d'autres ont constitué un important contre-pouvoir, finançant l'opposition, et ont tous été remis au pas par Poutine dès son premier mandat (2000-2004).

2 Mikhaïl Khodorkovski était l'un des principaux oligarques russes, PDG de la firme pétrolière Youkos et première fortune russe. Il a été arrêté en 2003 et condamné en 2005 à 9 ans de prison pour évasion fiscale. Quelques mois avant son arrestation, il avait déclaré vouloir se consacrer dorénavant à son ong « Russie ouverte » et voulait se présenter à l'élection présidentielle face à Poutine.

3 Kommersant, 17 mars 2000, p. 2.

4 Boris Eltsine est élu au suffrage universel direct pour la première fois en tant que président de la République fédérale de Russie en avril 1991. Dès la disparition de l'Union soviétique en décembre de la même année, il s'oppose au Parlement, alors dominé par les communistes, et qui freinent la mise en place des réformes libérales. Aussi bien les proches de Eltsine que les pays occidentaux pensent alors que seul un régime présidentialiste assumé permettra de contrer le retour des communistes. Le contraste de personnalité, souvent mentionné, entre Boris Eltsine et Vladimir Poutine, ne doit donc pas masquer une certaine continuité politique : le présidentialisme s'est affirmé en Russie dès la Constitution de 1993 et le gouvernement n'a jamais eu de rôle important à jouer dans l'élaboration des politiques de l'Etat.

5 En 1993, après un référendum gagné par Boris Eltsine (58 % des votants pour 53 % des participants) favorable à la poursuite des réformes économiques, le président présente un projet de nouvelle constitution qui accentue ses pouvoirs mais est refusé par le Parlement, dominé par une majorité conservatrice. Eltsine décide alors, le 21 septembre, de dissoudre le Parlement, qui, en réponse, vote la destitution du président. L'état d'urgence est proclamé le 24 septembre et les troupes militaires, fidèles au président, donne l'assaut du Parlement le 4 octobre, faisant officiellement plus de 150 morts. Cet événement sanglant joue un rôle important dans la mémoire de la Russie postsoviétique, de nombreux citoyens russes considérant que le pays a alors failli connaître la guerre civile.

6 Dès la disparition de l'Union soviétique, la république de Tchétchénie, incluse au sein de la Fédération de Russie, demande son indépendance. Jusqu'en 1994, elle vit de manière quasi autonome de Moscou mais son économie se criminalise tandis que les attentats et les enlèvements se multiplient. En 1994, l'armée russe décide d'attaquer la Tchétchénie. C'est la plus grande opération militaire organisée par Moscou depuis son intervention en Afghanistan en 1979. La guerre est un échec militaire et humanitaire pour la Russie. En 1996 est signé un accord de paix qui permet à la Tchétchénie, rebaptisée « République Islamique d'Itchkérie » d'obtenir une autonomie gouvernementale de facto en échange d'une promesse du report des pourparlers sur l'indépendance. Mais le président élu Aslan Maskhadov n'arrive pas à freiner la criminalisation des chefs de guerre et l'internationalisation du mouvement islamiste. En 1999, après de multiples incursions islamistes au Daghestan et les attentats dans des immeubles d'habitation à Moscou, imputés aux Tchétchènes, la Russie de Vladimir Poutine relance une deuxième guerre en Tchétchénie. Aujourd'hui, Moscou affirme que la république est « pacifiée » et le pouvoir a été partiellement redonné aux forces politiques soumises à la Russie dirigée par Ramzan Kadyrov, bien que des groupes de combattants séparatistes armés continuent toujours à mener des actes de résistance sporadiques.

7 Dans les années 1980, Garri Kasparov était connu comme le plus grand champion d'échec au monde. Il s'engage en politique en 2006 en prenant la tête d'un front « anti-Poutine » et crée l'Autre Russie. Son objectif est d'organiser des protestations ponctuelles sur le modèle des ong ayant participé aux révolutions de couleur des années 2003-2005 afin d'affirmer l'existence d'une « société civile » russe organisée et potentiellement capable de devenir une opposition politique structurée. Il a été désigné candidat de l'Autre Russie pour l'élection présidentielle de mars 2008 mais s'est retiré de la campagne en dénonçant l'ostracisme dont il est victime et l'impossibilité d'accéder aux médias.